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1h du matin

Une heure du matin. Lundi 11 mai 2023. Impossible de dormir. Demain, enfin tout à l’heure, sera le jour d’après. Cela fait trois ans que le monde est confiné. À l’origine, il était question de quelques mois seulement. Le Coronavirus, venu d’on ne sait où, a débarqué sur terre en ce début d’année 2020 et contraint l’activité humaine du monde entier à stopper net. Il y eut plusieurs tentatives de dé confinement, mais à chaque fois, le Covid-191, jugeant que la planète terre n’était pas assez épurée, attaquait de plus belle.

Je m’appelle Hélène. Au début, du haut de mes treize ans, je me suis réjouie de ce grand merdier et étais ravie de ne plus aller au collège. Cela tombait à pic, j’en avais marre de me faire harceler par la bande de Charlène, cette espèce de grande chèvre qui, pour je ne sais quelle raison, peut-être parce que je déchire tout en classe, me déteste et me traite de boloss à la récré. Les premières semaines, tout le monde était en panique, les profs, les parents et même le poisson rouge qui se demandait dans son bocal pourquoi tant d’agitation autour de lui dans cette maison d’ordinaire si calme. Je n’en revenais pas comme je trouvais cela cool ces retrouvailles en famille même si, au début, il y a eu quelques heurts, histoire pour chacun de retrouver ses marques.

    • Qu’est-ce que je peux faire pour me rendre utile, s’aventura mon père, en mettant les pieds dans la cuisine juste avant l’heure de passer à table ?
    • Je ne sais pas, lui répondit ma mère, va faire un tour sur internet, renseigne-toi sur la charge mentale des femmes, commence un cours de cuisine pour les nuls, regarde un tutoriel sur le fonctionnement des machines à laver le linge, la vaisselle ou encore comment vider un sac d’aspirateur, puis s’il te reste du temps, tu peux mettre la table.

Voilà pour l’ambiance entre les parents. Entre mon frère Mario, dix ans, et moi, pas mieux.

    • Tu peux baisser ta musique de relou, j’essaie de me concentrer sur une dissert, lui dis-je aimablement.
    • Fais chier, j’men balek de ton taf, me répond-il sur un ton tout aussi gracieux. Puis, petit à petit, comprenant que nous allions, sous peu, nous entretuer, nous avons décidé de mettre en place de nouvelles règles. La première étant le respect inconditionnel de nos personnalités et espaces respectifs, la seconde d’être attentif à créer une atmosphère sereine et joyeuse. Ainsi, chacun avait pour responsabilité, à tour de rôle, de créer une animation nous permettant de partager un temps de loisirs en famille. Nous avons vécu des moments de ou avec des mises en scène, genre transformer l’appart en station de ski ou se confiner tous les quatre dans une tente de Touaregs au milieu du salon. Le balcon s’est ainsi transformé en potager à plusieurs étages sur une idée de Mario. Enfin, le dernier principe était la répartition équitable des tâches ménagères.

C’est ainsi que le temps a passé. Nous nous sommes découverts sous un autre angle et le mot famille a retrouvé du sens. Pour nous les ados, ce fut rude mais grâce au web, nous avons survécu en constatant que nous vivions tous la même galère et une solidarité inattendue s’est instaurée. L’avantage des réseaux sociaux c’est d’oser se dire des choses et comme nous nous sentions fragiles c’est une franchise bienveillante qui s’est installée sur le net comme une trêve. Côté finances, nous vivons avec le revenu minimum que le gouvernement verse à toute la population. A la télé, le Président a expliqué que pour ce faire, les budgets de la défense et des finances ont été basculés sur les budgets de la santé, de l’éducation et de l’environnement. Pour compléter les cours par visio-conférence, nous faisions en famille une analyse quotidienne des journaux. C’est ainsi que j’appris que, toutes les transactions financières étaient au point mort et que les guerres ont fini par s’arrêter, faute de munitions et de logistique. 

Deux heures. Je ne dors toujours pas. Je suis excitée à l’idée de cette liberté bientôt retrouvée dans un monde nouveau. Dehors, la nature a repris ses droits. La mer rejette son stock de plastique désormais en manque de renouvellement. Le ciel se dégage des traînées de kérosène et la terre se nettoie du carbone imprégné dans son sol. Ce que les COP2 successives n’ont jamais réussi à obtenir, un micro-organisme y est parvenu en quelques semaines. Curieusement, le monde animal a résisté à l’épidémie et se moque du Coronavirus qui, au contraire, se trouve être une belle aubaine. La chasse et la pêche étant interdites, il n’est plus nécessaire pour le gibier de se cacher, les animaux sont sortis du confinement que l’homme leur a imposé jusque-là et ont récupéré leur territoire envahi par l’urbanisation à outrance. Voici que les loups, les ours, les lagopèdes et autre faune sauvage investissent les stations de ski libres des bruyants engins de damage tandis que des troupeaux de chevreuils, de sangliers ou de chèvres sauvages traversent les rues désertes des villes, croisant quelques rares humains attifés d’une chose blanche sur le bas du visage et semblant plutôt amusés de ces étonnantes rencontres.

Trois heures. Je me demande quelle couleur de masque je pourrais mettre demain avec ma combinaison grise et mes gants noirs, peut-être le bleu ciel avec des fleurs jaunes, un peu de couleur ne fera pas de mal. Je flippe. Je me sens comme une outre vide. Je me concentre sur des couleurs de lumière et telle une artiste, je crée un lendemain teinté d’espoir et de paix. Sept heures. Le réveil me sort d’un rêve super cool. Une biche trotte à mes côtés et m’accompagne au collège. Je retrouve la famille au petit déjeuner. C’est la rentrée pour tous. Les parents sont décontractés. Leur rythme de travail a été modifié et porté à vingt-huit heures hebdomadaires pour tous. Les cours seront sur des demi-journées seulement. Malgré notre excitation nous restons silencieux, ces années d’introspection nous ont appris à nous taire et à apprécier le calme.

C’est la première chose qui me surprend lorsque je sors de l’immeuble. Le calme. La crise pétrolière consécutive à l’épidémie a fait que rares sont ceux à encore utiliser leur voiture en ville et ça, ça change tout. J’ai hâte d’arriver au collège. J’ai rencontré de nouveaux amis par Skype et je languis de les retrouver pour de vrai. Les programmes ont été complétement revus et modifiés durant ces années. L’apprentissage est devenu collaboratif. Nous, les élèves faisons équipe avec les profs et les experts pour bâtir le nouveau monde. Cela nous apprend à nous respecter mutuellement. L’enseignement est basé sur l’observation et nous répartissons nos compétences pour valider les résultats de nos expériences. Conscient d’être passé près d’une catastrophe universelle, le gouvernement a mis l’accent sur la santé et l’environnement. Ainsi, nos recherches en sciences concernent les semences et produits locaux et nous abordons également l’étude des médecines alternatives En histoire-géo, maintenant que guerres et frontières ont été abolies, nous tentons de trouver, à la lecture de l’histoire du monde, les erreurs ne pas renouveler. Pour le reste, l’enseignement est essentiellement culturel et nous ne sommes plus tenus de réfléchir, d’ores et déjà, à une profession future. Pour nous distraire, durant la période de confinement, nous visitions virtuellement tous les musées du monde et nous écoutions d’incroyables concerts. Comme nous n’avions pas tous la chance d’être au top au niveau de l’équipement informatique, nous avons travaillé durant le temps du confinement en binôme et cela a été un sacré apprentissage de la solidarité. Nous sommes tous impatients de nous retrouver pour pouvoir échanger plus facilement. 

C’est le cœur battant à au moins 100 pulsations minute que je pousse la porte du collège. La première personne que je vois c’est Charlène. Je la trouve changée, finalement elle n’est pas si moche. Je n’en crois pas mes yeux, elle s’avance vers moi, tout sourire et m’accueille d’un check fraternel.

Pas de doute, c’est un monde nouveau qui nous attend.


  1. nom officiel du virus
  2. COP : Conférences des Parties à la convention de l’ONU dans le but de maîtriser les gaz à effets de serre provoqués par l’être humains et ayant un impact dangereux sur les changements climatiques ;