Ailleurs, l'herbe...

 

Ailleurs, l'herbe est toujours plus verte.

Non mais c'est pas vrai ! Qu'est ce qui s'est passé ici ?
Enfin, ce qui s'est passé ... je le sais bien mais je ne le crois toujours pas.
Depuis ces jours où nous sommes dé-confinés, on ne voit plus personne. Avant, ou plutôt pendant les mois de confinement, c'était ville morte, mais ça c'était normal. Il arrivait que l'on voit des personnes en promenade, qui prenaient l'air, ou en route vers quelque chose. Même que nous nous saluions en se croisant à distance respectable, et c'était tout naturel. Dans l'ordre des choses. Chacun respectait une saine prudence. Provisoire. Une sorte de parenthèse dans une routine qui nous pesait pour certains, et méritait une remise en question pour beaucoup. Tout le monde espérait une amélioration à partir du jour d'après : sociale, économique, politique, écologique, mondialiste, humaniste, et même plus encore. 
Pendant ces quelques mois que tous nous avons supportés, plus ou moins bien, mais toujours avec beaucoup de discipline, d'angoisse ou d'impatience, notre contexte quotidien a muté sournoisement, parfois avec notre contribution active, et toujours en total inconscience.
On est parvenu à ce jour d'après, puis à ses lendemains. Et de ces espoirs, qu'en est-il advenu ?
Ça ?

Nécessité faisant loi, et pour de bonnes raisons pensait-on alors, nous avons réalisé à grande vitesse une individualisation, un contrôle du maximum de fonctions.
Tout est désormais suivi, tracé, enregistré au moyen des téléphones portables dont la possession individuelle est obligatoire à partir de l'âge de collège selon des modèles homologués.
Le travail s'exerce maintenant par principe à la maison, au moyen d'équipement informatique de pointe. Là aussi ils sont référencés par les entreprises et administrations pour répondre aux besoins techniques indispensables. Ceci au frais du salarié, ainsi que pour les coûts de connexion en câblage et réseaux, ce qui a boosté les entreprises du secteur. Cette délocalisation des emplois a conduit à une dérégulation sociale dans son organisation ainsi qu'à une ségrégation professionnelle selon le mode d'exercice de son travail.
Les emplois ne pouvant être effectués à distance sont considérés comme étant inférieurs et sont plus coûteux, car ils nécessitent des infrastructures pour les exercer. Les employeurs et services publics font le maximum pour les réduire. Ceci a entraîné une grande vague de destruction d'emploi, malgré la forte reprise qui a succédé à la crise sanitaire.

La disparité géographique des victimes de la crise, couplée avec les difficultés de transport qui en ont résulté, mais aussi à la généralisation du télétravail ont provoqué une totale refonte de la répartition de l'habitat. Les urbains à emplois supérieurs, ont envahi les zones rurales préservées, ce qui a débouché sur une dégradation de l'environnement, une ségrégation immobilière et sur des concentrations de population précaire à proximité des lieux d'employabilité locale.
Un chômeur doit rechercher activement en permanence et à partir de chez lui. Il est contrôlé à distance et peut l'être par communication vidéo directe à tout moment. D'ailleurs toute relation avec des services publics ou avec des activités connexes telles que banques, assurances, prévoyances, etc, est devenue exclusivement numérique, virtuelle et robotisée.
Fort de l'expérience des limites rencontrées par les structures médicales, leurs prestations sont au maximum assurés à distance par des téléconsultations, des protocoles pré-établis, des robots de diagnostics, des télétransmissions de prescription et livraisons pharmaceutiques directes à domicile, tout ceci bien entendu en fonction du niveau des assurances souscrites au préalable.
La totalité du commerce a revu son organisation afin de proposer ses produits à distance, en e-commerce de proximité, avec liste standard de précommande et livraison automatique de réapprovisionnement en produits les plus courants. Les commerces référents se sont équipé de robots autonomes pour assurer la distribution sans contact. Le reste subit un surcoût considérable lié à l'organisation spécifique du transport. On s'est bien vite aperçu de la disparition des petits commerces locaux qui n'ont pas eu les capacités à se doter des structures adéquates.
Les services à la personnes ainsi que la restauration sont fournis directement à domicile, ou dans des locaux individuels indépendants, avec précommande livrée prépayée. Tous les cabinets, salons, bistrots et petits restos ont disparu des quartiers. La vente d'alcool et de tabac réglementée est distribuée selon des abonnements et un calendrier judicieusement mesuré.
L'acquisition et le renouvellement des biens de consommation sont fermement incités au moyen d'un échéancier et de barèmes combinant avantages et pénalisations pécuniaires afin de redévelopper la production de préférence nationale et de ré-injecter les revenus dans l'économie.
Les autorités ont mis en place tout un réseau de télésurveillance par veille numérique, capteurs, caméras, drones, brigades, patrouilles, et réseaux de délateurs afin de contrôler à tout moment la situation de chacun à être autorisé à agir comme il le fait. A cette fin, tous les individus sont identifiés à partir de leur téléphone dont l'absence ou le défaut de fonctionnement entraîne une lourde sanction.
Les responsabilités politiques et administratives ont été tellement déléguées aux niveaux des territoires que nous assistons à une régionalisation des pouvoirs. L'application des décisions globales générales est déclinée au travers d'un cloisonnement local dans une intrication de pyramides aux obédiences parfois contradictoires.
Toutes ces mesures, et j'en passe beaucoup, ont été prises progressivement mais à un rythme soutenu durant quelques mois afin d'établir les obstacles au retour d'une propagation d'un fléau comparable et potentiellement pire, voire même intentionnel. De même, la paralysie de l'économie ayant été une conséquence de l'impréparation de nos sociétés à ce type d'agression, son organisation s'en trouve désormais abritée. En tout cas, le pense t-on.
A chaque étape, une campagne de communication a promu ces mesures en convaincant les citoyens de l'intérêt qu'ils trouveraient à se protéger ainsi. De même, les partis et syndicats contestataires ou opposés ont été progressivement marginalisés en leur reprochant un parti pris idéologique irresponsable sans veiller à la sécurité et à l'intérêt des citoyens.
Finalement, lorsque l'accumulation de cet arsenal est apparu inacceptable à certains, plus aucun individu ni organisation ne possédait encore de capacité d'intervention démocratique.

Un voyageur ayant séjourné dans l'espace pendant cette année de crise sans en avoir entendu parler, ne reconnaîtrait pas sa civilisation, dans celle castratrice qu'il retrouverait aujourd'hui. Isolement, disparition des liens sociaux et dissolution des liens familiaux.
Surveillance de chaque instant, pression liberticide, rues vides dans des villes mortes.
Déshumanisation totale, sous le prétexte de protéger la santé humaine !

Je m'enfuis.
J'ai préparé tout ce que je peux emporter avec moi dans un sac à dos.
J'ai repéré un itinéraire qui emprunte les voies ferrées locales désormais vides de tout trafic. Elles sont faciles à suivre, assez discrètes, proposent souvent des possibilités d'abri et sont un peu à l'écart des points de surveillance, si on sait être furtif. Mais il faudra redoubler de prudence.
Je vais m'éloigner des secteurs urbanisés, pour atteindre d'autres lieux préservés de ces pressions où pourraient se regrouper ceux qui comme moi n'envisagent pas de vivre ce qui nous est imposé.

 Ou du moins, je l'espère !

Concours Le jour d'après

Félicitations à tous et merci pour votre participation au concours "le jour d'après"

Voilà 4 textes ayant retenu notre pleine attention.

      • En route pour demain
      • Vie d'après
      • Ailleurs, l'herbe...
      • 1h du matin

Nous espérons vous retrouver à l'UTL à la rentrée prochaine

Vie d'après

VIE D’APRÈS

Ce matin, j’ai reçu la lettre, une enveloppe bleue, estampillée du ministère de l’intérieur. 
Je suis convoqué dans six jours, à la mairie pour effectuer les formalités. On me fera un test, puis une vaccination éventuellement. Et je changerai de temps, je passerai dans l’après. J’aurai pu être heureux, je l’ai tant attendu ce jour d’après.
C’était il y a si longtemps, un virus sournois, très contagieux et mortel s’est abattu sur la planète. Le confinement rendu obligatoire, entraînant la cessation provisoire de toute vie socio-professionnelle. Ça devait durer un mois.

Il a été prolongé.
La déception fut atténuée par l’espoir de voir disparaître le virus pendant ce laps de temps. Ensuite, tout reprendrait comme avant. Afin de m’occuper, j’ai entrepris un grand rangement. Après le garage, les placards et autres armoires, je suis passé au grenier. J’ai trié et beaucoup jeté, des photos, papiers et autres documents, j’ai dégotté sept caisses de vieux livres, je me suis plongé dans leur lecture. Je cuisine de moins en moins, vu le peu de variété de nourriture accessible. 
J’ai toujours de bons échanges téléphoniques, mais j’attends avec grande impatience le jour d’après. C’est surtout Lise qui me manque. Suite à une rencontre fortuite, on s’est vu, plu et une aventure sérieuse commençait à se dessiner entre nous. Elle travaille au Canada. Repartie bien vite dans son pays pour régler ses affaires et revenir ensuite vivre avec moi, le virus est apparu, bloquant tout retour. Tout déplacement est interdit. Le soir, je rêve de nos retrouvailles, je l’imagine dans mes bras, nous ne nous quitterons plus, nous l’avons décidé.

Nouvelle prolongation. 
La solitude m’oblige à un retour sur ma vie, je pense à mes fils, tous deux m’en ont terriblement voulu de les laisser seuls, encore adolescents, avec leur mère, qui en a profité pour bien les monter contre moi.
C’était il y a sept ans au moins, l’aîné a poursuivit ses études et me donnait quelques nouvelles jusqu’à son départ au Japon. Depuis, silence radio malgré mes relances. Le benjamin n’a pas accepté le divorce, il est parti en vrille, j’ai tenté de l’aider mais, plus je m’en approchais plus il s’enlisait en me fuyant. Alors le vide a pris sa place et la vie m’a absorbé. Actuellement je ne sais pas s’il s’en est sorti où s’il est perdu dans la masse des invisibles errant dans la société. 
Toutes ces histoires qui resurgissent du passé me donnent le bourdon. Et pas un petit verre pour me remonter le moral, l’alcool a disparu, comme le tabac et le reste.

Le confinement est prolongé.
Vivement le « jour d’après » que je retrouve Lise.
Et je me promets de faire les démarches nécessaires pour rétablir un lien avec mes fils, surtout le dernier, je l’ai lâché, il avait à peine 16 ans. Je tenterai aussi de rétablir une relation avec mes parents âgés que j’ai terriblement négligés.
Les souvenirs m’assaillent, la mélancolie me gagne.

Rallongement de la durée du confinement, éveillant l’angoisse de l’isolement.
J’espère la reprise du travail bientôt, me sentir utile dans la société, échanger avec les collègues, puis, les sorties entre amis, tout ça me manque. Sans compter les finances qui baissent, quoiqu’il n’y ait plus rien à acheter.

Encore un délai supplémentaire. 
La culpabilité vis à vis de mes proches, mes parents, ma famille, mes amis, me ronge. Elle a le temps, je n’ai qu’elle comme compagne.
Il n’y a plus d’électricité depuis trois mois bientôt, plus de téléphone, plus de communication… Le silence de mort règne sur la ville. Presque personne ne travaille, sauf le personnel médical survivant, cloîtré dans les hôpitaux, quelques employés municipaux qui distribuent deux kilos de riz ou pâtes, par semaine, par habitant, agrémentés occasionnellement de quelques fruits ou autre fantaisie. Il y a aussi le service d’ordre. Harnachés comme des guerriers extraterrestres, avec casques, visières, armures, armes, masques, ces policiers terriblement menaçants font respecter l’interdiction de sortie, aussi, chacun se terre chez soi.

Je me raccroche désespérément à l’espoir de revoir Lise, nous courrons ensemble au soleil sur une plage vendéenne, là où nous nous sommes trouvés. Je n’ai même pas de photo d’elle, elle détestait les selfies et autres portraits, je m’efforce de garder ses traits si doux en mémoire. A la culpabilité s’ajoute l’inquiétude pour les miens, que sont-ils tous devenus ? Vivent-ils encore ?

Le confinement est à nouveau prolongé. 
Il n’y a plus d’eau au robinet, on nous distribue une bonbonne de dix litres par semaine et par habitant.
Je passe mes jours et mes nuits au lit, entre cauchemars et remords. Ça sent la mort, le vide.

Report de la date de fin de confinement. Enfermés jusqu’à la mort ?

Je n’ai plus de contrainte horaire, l’eau et les vivres de survie sont déposés devant ma porte, je les récupère quand j’y pense.

Deux ans de confinement, j’ai trouvé mon rythme. Je dors beaucoup. J’ai brûlé toutes les vieilleries, les cendres de mon passé se sont envolées. Je lis les bouquins trouvés dans le grenier, un ensemble impressionnant d’auteurs classiques, je ne m’étais jamais vraiment intéressé à la littérature, étant d’un naturel plutôt scientifique. Les romans, finalement, c’est prenant, ça m’emplit la cervelle, je rêve.

Confinement à nouveau prolongé.
J’ai cessé de compter les jours depuis longtemps, je ne suis pas sorti de chez moi depuis une éternité. 
J’oublie le dehors.
Je suis bien, je suis dans mon présent, le futur inexistant, effacé le passé.
Mes gestes sont lents, je vis à l’économie. 
Je suis en moi, entouré du silence, je ne cherche rien. Le vide dans mon cerveau. J’écoute et ressens mon corps vivre dans l’immobilité du temps, c’est apaisant.
Je m’offre des escapades cérébrales grâce à mes lectures, mon imagination déborde, empiète sur mon présent, l’enrichi de mille réflexions.
Je médite, le spectre du temps me traverse sans m’atteindre. 
Je peux rester indéfiniment immobile, en voyage virtuel, je me sens plein de vie.

Le jour d’après, je l’ai oublié, je ne l’attends plus, je n’en veux plus. 
Reprendre la vie d’avant, courir après l’heure, travailler pour gagner de l’argent. 
"Le temps c’est de l’argent" comme citait Benjamin Franklin et bien je prends le temps et laisse l’argent. Cet argent qui a corrompu notre société, notre nature, notre planète. Cet argent qui est le ferment sur lequel pousse l’ignominie, la lâcheté, l’avilissement et l’individualisme. Cet argent qui nous enferme dans le productivisme, nous entraînant dans la perte de notre humanité et la privation de notre liberté.
C’est trop tard, Lise, est-elle en vie ? Notre union d’avant me paraît incompatible avec l’être que je suis devenu, je ne la désire plus, elle est une vapeur de bonheur dans mon cerveau.
Je refuse d’entrer à nouveau dans la spirale frénétique du faire et de l’avoir au détriment de ma paix intérieure.
Je ne répondrai pas à la convocation, je ne veux pas entrer dans le « jour d’après », je suis au temps présent et j’y reste.
Je suis le présent.

En route pour demain

En route pour demain...

Un mauvais rêve réveilla Elis en pleine nuit. Elle regarda son ventre rond de huit mois. La position assise la soulagea un moment. Elle resta là immobile, l’œil hagard. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, puis se rassit. Le calme hypnotisant de la nuit la rassurait toujours. Elle sentait la chaleur extérieure glisser sur sa peau et la fraîcheur humide de l’air, s'immiscer dans ses narines. Ces communions avec l’obscurité lui procuraient beaucoup de plaisir et de sérénité. Un sourire se lisait sur ses lèvres.
Il y a quelques mois de cela, elle avait commencé à ressentir un sentiment nouveau en elle, une sorte d’intuition, comme si elle devait entendre un message qu’elle n’arrivait pas encore à percevoir. Depuis longtemps, elle voyait autour d’elle un monde agité, un monde apeuré, un monde torturé, un monde qui s’écroulait. Elle vagabondait dans ce monde et cherchait tous les jours avec un peu plus de clarté à enraciner son être avec l’intime conviction que c’est son âme qui le lui demandait.
Ces réveils nocturnes arrivaient d’un coup, ses yeux s’ouvraient avec l’impossibilité de se refermer mais elle retrouvait toujours le sommeil. Cette nuit-là, c’était différent. Elle le sentait dans sa chair, elle regardait devant elle les montagnes majestueuses dans l’obscurité éclairée de la nuit et elle sut que c’était l’heure pour elle de prendre quelques affaires et de partir loin du village, que c’était l’heure de partir s’isoler, afin de les protéger, elle et son bébé.
Les montagnes venaient de l'appeler. Son ventre était lourd mais dans la lenteur, elle arrivait à se déplacer sans trop de difficultés. Elle se leva, ferma la fenêtre, le regard fixé sur ces sommets qui l’attendaient et que la lune illuminait de sa lumière envoûtante. Elle prit quelques affaires dans un sac, des fruits secs, une couverture, une lampe torche, de l’eau et de quoi écrire. Une fois fait, elle ouvrit la porte de son appartement, jeta un dernier coup d’œil derrière elle comme si elle voulait photographier l’intérieur de son “sweet home” avec le sentiment qu’elle n’allait peut être jamais le revoir. La lune éclairait le petit escalier de pierres qui menait à sa voiture, elle ouvrit la portière, jeta son sac sur le siège passager, et sans plus attendre alluma le moteur. Elle savait exactement quel sentier elle allait pouvoir emprunter pour marcher jusqu’en haut de la montagne. Un sentier qu’elle connaissait bien pour y avoir randonné à plusieurs reprises, facile d’accès, il était assez large et la mènerait sans crainte jusqu’au bout.
Elle roula une dizaine de minutes sur une route déserte où même la forêt semblait s’être retirée. Le moteur de sa Renault 5 transperçait ce silence inquiétant qu’elle arrivait à lire sur l’écorce de ses frères comme elle aimait à les appeler. Les mains accrochées au volant, la mine calme mais sévère, elle savait qu’elle n’avait pas de temps à perdre. Une fois à destination elle se gara, prit son sac, et se dressa face au sentier. Elle ferma les yeux, respira un long moment avant d’envoyer une prière vers le ciel.
Quelques courtes minutes s’écoulèrent puis elle entama l'ascension. Un pas après l’autre, la main sur son ventre, elle avançait sur ce chemin terreux et caillouteux. Il devait être environ 2 heures du matin. Une première pause s ’imposa au bout d’une heure de marche. Elle but quelques gorgées d’eau, avala une poignée d'amandes et d’abricots secs et regarda un long moment vers la vallée qu’elle commençait à surplomber.
Elle reprit la marche, son ventre tirait vers le bas, il devenait lourd à la limite de l’explosion. Elle savait qu’il ne lui restait plus beaucoup à cheminer avant d’arriver à l’endroit qu’elle connaissait. Elle se concentra sur sa respiration et sur chacun de ses pas qui rythmait harmonieusement le mouvement de son corps fatigué. La marche devenait méditative, elle ne sentait plus la lourdeur de son être et se sentait de plus en plus en sécurité. Son cœur l’avait menée jusqu'ici et elle savait que ceci était juste. Enfin, elle aperçut l’endroit où elle allait pouvoir se reposer, et attendre. Il y avait un petit mur de pierre abandonné, restes d’une ancienne maison de berger. Elle déposa son ballot, l’ouvrit et déplia la couverture. Elle se retourna face à la vallée qu’elle dominait largement à présent. Le ciel brillait, la montagne l’enveloppait. Elle eut envie d’enlever ses chaussures et d’enfoncer ses pieds dans la terre. L’humidité du sol lui procurait une sensation de fraîcheur délectable, les pores de sa peau se dilataient pour laisser entrer en elle l’esprit de la montagne. Elle se sentait chez elle. Son ventre se durcissait et elle commençait à ressentir des douleurs dans le bas du dos, son bébé voulait naître. Elle se dénuda et s’allongea tout en regardant la profondeur du ciel qui semblait vouloir l’aspirer. La beauté des astres la berçait et elle se mit à chanter pour accompagner ses contractions qui se faisaient de plus en plus rapprochées :

”La terre est ma chair, 
Les fleuves mon sang, 
Le vent est mon souffle, 
Et le feu mon esprit “

Sa voix variait avec l’intensité de la douleur, son corps cherchait à l'unisson les positions les plus confortables pour elle et pour l’enfant. C’était mélodieux, c’était harmonieux, c’était respectueux, c’était presque divin.
Dans la douceur de ce moment sacré l’enfant prit sa première respiration douloureuse, et sans qu’elle ne puisse l’expliquer il était là, hors de son ventre, comme si quelqu’un l’avait accompagné sur sa dernière traversée qui le menait dans ce nouveau monde. Elle posa son enfant contre son ventre, lui donna le sein, le cordon battait encore. Autour d’elle se formait une sphère transparente dorée, bientôt ils seraient protégés.
En bas, ça grondait, le ciel tremblait, un large faisceau lumineux apparut depuis la lune et se dirigea en un éclair vers la vallée. Une boule de feu prit naissance, un cœur rouge sang qui offrait un spectacle brûlant aux couleurs chaudes et explosives allait tout effacer, ou presque.
Elis n’entendait rien, protégée du son par la sphère transparente. Elle n’avait que ses yeux pour voir la magnificence du pouvoir de Dieu, la puissance de la nature, la beauté de notre Terre Mère en train de se sauver d’un grand malheur.
Elle ne disait rien, elle était exténuée, elle et son bébé ne faisaient qu’un. Elle savait qu’elle était accompagnée par des esprits bienveillants qui l’avaient guidée jusqu’ici.
Elle pensait à ceux d’en bas, à ceux qui venaient de mourir, à ceux qui allaient mourir, et elle comprit. Elle comprit que la sphère ne l’avait pas protégée seulement elle mais tous ceux qui depuis longtemps avaient entamé un dialogue avec les êtres de la nature. Elle regarda son fils et elle lui dit de sa voix douce et tranquille :
- Voilà mon fils, bienvenue dans ce monde nouveau, dans cette nouvelle ère, la Terre nous a appelés et nous a sauvés. Sache mon garçon que sur cette planète nous sommes tous des frères et sœurs.

1h du matin

1h du matin

Une heure du matin. Lundi 11 mai 2023. Impossible de dormir. Demain, enfin tout à l’heure, sera le jour d’après. Cela fait trois ans que le monde est confiné. À l’origine, il était question de quelques mois seulement. Le Coronavirus, venu d’on ne sait où, a débarqué sur terre en ce début d’année 2020 et contraint l’activité humaine du monde entier à stopper net. Il y eut plusieurs tentatives de dé confinement, mais à chaque fois, le Covid-191, jugeant que la planète terre n’était pas assez épurée, attaquait de plus belle.

Je m’appelle Hélène. Au début, du haut de mes treize ans, je me suis réjouie de ce grand merdier et étais ravie de ne plus aller au collège. Cela tombait à pic, j’en avais marre de me faire harceler par la bande de Charlène, cette espèce de grande chèvre qui, pour je ne sais quelle raison, peut-être parce que je déchire tout en classe, me déteste et me traite de boloss à la récré. Les premières semaines, tout le monde était en panique, les profs, les parents et même le poisson rouge qui se demandait dans son bocal pourquoi tant d’agitation autour de lui dans cette maison d’ordinaire si calme. Je n’en revenais pas comme je trouvais cela cool ces retrouvailles en famille même si, au début, il y a eu quelques heurts, histoire pour chacun de retrouver ses marques.

    • Qu’est-ce que je peux faire pour me rendre utile, s’aventura mon père, en mettant les pieds dans la cuisine juste avant l’heure de passer à table ?
    • Je ne sais pas, lui répondit ma mère, va faire un tour sur internet, renseigne-toi sur la charge mentale des femmes, commence un cours de cuisine pour les nuls, regarde un tutoriel sur le fonctionnement des machines à laver le linge, la vaisselle ou encore comment vider un sac d’aspirateur, puis s’il te reste du temps, tu peux mettre la table.

Voilà pour l’ambiance entre les parents. Entre mon frère Mario, dix ans, et moi, pas mieux.

    • Tu peux baisser ta musique de relou, j’essaie de me concentrer sur une dissert, lui dis-je aimablement.
    • Fais chier, j’men balek de ton taf, me répond-il sur un ton tout aussi gracieux. Puis, petit à petit, comprenant que nous allions, sous peu, nous entretuer, nous avons décidé de mettre en place de nouvelles règles. La première étant le respect inconditionnel de nos personnalités et espaces respectifs, la seconde d’être attentif à créer une atmosphère sereine et joyeuse. Ainsi, chacun avait pour responsabilité, à tour de rôle, de créer une animation nous permettant de partager un temps de loisirs en famille. Nous avons vécu des moments de ou avec des mises en scène, genre transformer l’appart en station de ski ou se confiner tous les quatre dans une tente de Touaregs au milieu du salon. Le balcon s’est ainsi transformé en potager à plusieurs étages sur une idée de Mario. Enfin, le dernier principe était la répartition équitable des tâches ménagères.

C’est ainsi que le temps a passé. Nous nous sommes découverts sous un autre angle et le mot famille a retrouvé du sens. Pour nous les ados, ce fut rude mais grâce au web, nous avons survécu en constatant que nous vivions tous la même galère et une solidarité inattendue s’est instaurée. L’avantage des réseaux sociaux c’est d’oser se dire des choses et comme nous nous sentions fragiles c’est une franchise bienveillante qui s’est installée sur le net comme une trêve. Côté finances, nous vivons avec le revenu minimum que le gouvernement verse à toute la population. A la télé, le Président a expliqué que pour ce faire, les budgets de la défense et des finances ont été basculés sur les budgets de la santé, de l’éducation et de l’environnement. Pour compléter les cours par visio-conférence, nous faisions en famille une analyse quotidienne des journaux. C’est ainsi que j’appris que, toutes les transactions financières étaient au point mort et que les guerres ont fini par s’arrêter, faute de munitions et de logistique. 

Deux heures. Je ne dors toujours pas. Je suis excitée à l’idée de cette liberté bientôt retrouvée dans un monde nouveau. Dehors, la nature a repris ses droits. La mer rejette son stock de plastique désormais en manque de renouvellement. Le ciel se dégage des traînées de kérosène et la terre se nettoie du carbone imprégné dans son sol. Ce que les COP2 successives n’ont jamais réussi à obtenir, un micro-organisme y est parvenu en quelques semaines. Curieusement, le monde animal a résisté à l’épidémie et se moque du Coronavirus qui, au contraire, se trouve être une belle aubaine. La chasse et la pêche étant interdites, il n’est plus nécessaire pour le gibier de se cacher, les animaux sont sortis du confinement que l’homme leur a imposé jusque-là et ont récupéré leur territoire envahi par l’urbanisation à outrance. Voici que les loups, les ours, les lagopèdes et autre faune sauvage investissent les stations de ski libres des bruyants engins de damage tandis que des troupeaux de chevreuils, de sangliers ou de chèvres sauvages traversent les rues désertes des villes, croisant quelques rares humains attifés d’une chose blanche sur le bas du visage et semblant plutôt amusés de ces étonnantes rencontres.

Trois heures. Je me demande quelle couleur de masque je pourrais mettre demain avec ma combinaison grise et mes gants noirs, peut-être le bleu ciel avec des fleurs jaunes, un peu de couleur ne fera pas de mal. Je flippe. Je me sens comme une outre vide. Je me concentre sur des couleurs de lumière et telle une artiste, je crée un lendemain teinté d’espoir et de paix. Sept heures. Le réveil me sort d’un rêve super cool. Une biche trotte à mes côtés et m’accompagne au collège. Je retrouve la famille au petit déjeuner. C’est la rentrée pour tous. Les parents sont décontractés. Leur rythme de travail a été modifié et porté à vingt-huit heures hebdomadaires pour tous. Les cours seront sur des demi-journées seulement. Malgré notre excitation nous restons silencieux, ces années d’introspection nous ont appris à nous taire et à apprécier le calme.

C’est la première chose qui me surprend lorsque je sors de l’immeuble. Le calme. La crise pétrolière consécutive à l’épidémie a fait que rares sont ceux à encore utiliser leur voiture en ville et ça, ça change tout. J’ai hâte d’arriver au collège. J’ai rencontré de nouveaux amis par Skype et je languis de les retrouver pour de vrai. Les programmes ont été complétement revus et modifiés durant ces années. L’apprentissage est devenu collaboratif. Nous, les élèves faisons équipe avec les profs et les experts pour bâtir le nouveau monde. Cela nous apprend à nous respecter mutuellement. L’enseignement est basé sur l’observation et nous répartissons nos compétences pour valider les résultats de nos expériences. Conscient d’être passé près d’une catastrophe universelle, le gouvernement a mis l’accent sur la santé et l’environnement. Ainsi, nos recherches en sciences concernent les semences et produits locaux et nous abordons également l’étude des médecines alternatives En histoire-géo, maintenant que guerres et frontières ont été abolies, nous tentons de trouver, à la lecture de l’histoire du monde, les erreurs ne pas renouveler. Pour le reste, l’enseignement est essentiellement culturel et nous ne sommes plus tenus de réfléchir, d’ores et déjà, à une profession future. Pour nous distraire, durant la période de confinement, nous visitions virtuellement tous les musées du monde et nous écoutions d’incroyables concerts. Comme nous n’avions pas tous la chance d’être au top au niveau de l’équipement informatique, nous avons travaillé durant le temps du confinement en binôme et cela a été un sacré apprentissage de la solidarité. Nous sommes tous impatients de nous retrouver pour pouvoir échanger plus facilement. 

C’est le cœur battant à au moins 100 pulsations minute que je pousse la porte du collège. La première personne que je vois c’est Charlène. Je la trouve changée, finalement elle n’est pas si moche. Je n’en crois pas mes yeux, elle s’avance vers moi, tout sourire et m’accueille d’un check fraternel.

Pas de doute, c’est un monde nouveau qui nous attend.


  1. nom officiel du virus
  2. COP : Conférences des Parties à la convention de l’ONU dans le but de maîtriser les gaz à effets de serre provoqués par l’être humains et ayant un impact dangereux sur les changements climatiques ;

Confinement- En 1 clic

"Les symboles du confinement"
Montage photo de Didier Laporte

symboles du confinement 2Légende: « Interprétation des symboles du confinement, dans les règles des sorties sous attestation »

En route pour demain

En route pour demain...

Un mauvais rêve réveilla Elis en pleine nuit. Elle regarda son ventre rond de huit mois. La position assise la soulagea un moment. Elle resta là immobile, l’oeil hagard. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, puis se rassit. Le calme hypnotisant de la nuit la rassurait toujours. Elle sentait la chaleur extérieure glisser sur sa peau et la fraîcheur humide de l’air, s'immiscer dans ses narines. Ces communions avec l’obscurité lui procuraient beaucoup de plaisir et de sérénité. Un sourire se lisait sur ses lèvres.
Il y a quelques mois de cela, elle avait commencé à ressentir un sentiment nouveau en elle, une sorte d’intuition, comme si elle devait entendre un message qu’elle n’arrivait pas encore à percevoir. Depuis longtemps, elle voyait autour d’elle un monde agité, un monde apeuré, un monde torturé, un monde qui s’écroulait. Elle vagabondait dans ce monde et cherchait tous les jours avec un peu plus de clarté à enraciner son être avec l’intime conviction que c’est son âme qui le lui demandait. Ces réveils nocturnes arrivaient d’un coup, ses yeux s’ouvraient avec l’impossibilité de se refermer mais elle retrouvait toujours le sommeil. Cette nuit-là, c’était différent. Elle le sentait dans sa chair, elle regardait devant elle les montagnes majestueuses dans l’obscurité éclairée de la nuit et elle sut que c’était l’heure pour elle de prendre quelques affaires et de partir loin du village, que c’était l’heure de partir s’isoler, afin de les protéger, elle et son bébé.
Les montagnes venaient de l'appeler. Son ventre était lourd mais dans la lenteur, elle arrivait à se déplacer sans trop de difficultés. Elle se leva, ferma la fenêtre, le regard fixé sur ces sommets qui l’attendaient et que la lune illuminait de sa lumière envoûtante. Elle prit quelques affaires dans un sac, des fruits secs, une couverture, une lampe torche, de l’eau et de quoi écrire. Une fois fait, elle ouvrit la porte de son appartement, jeta un dernier coup d’oeil derrière elle comme si elle voulait photographier l’intérieur de son “sweet home” avec le sentiment qu’elle n’allait peut être jamais le revoir. La lune éclairait le petit escalier de pierres qui menait à sa voiture, elle ouvrit la portière, jeta son sac sur le siège passager, et sans plus attendre alluma le moteur. Elle savait exactement quel sentier elle allait pouvoir emprunter pour marcher jusqu’en haut de la montagne. Un sentier qu’elle connaissait bien pour y avoir randonné à plusieurs reprises, facile d’accès, il était assez large et la mènerait sans crainte jusqu’au bout.
Elle roula une dizaine de minutes sur une route déserte où même la forêt semblait s’être retirée. Le moteur de sa Renault 5 transperçait ce silence inquiétant qu’elle arrivait à lire sur l’écorce de ses frères comme elle aimait à les appeler. Les mains accrochées au volant, la mine calme mais sévère, elle savait qu’elle n’avait pas de temps à perdre. Une fois à destination elle se gara, prit son sac, et se dressa face au sentier. Elle ferma les yeux, respira un long moment avant d’envoyer une prière vers le ciel. Quelques courtes minutes s’écoulèrent puis elle entama l'ascension. Un pas après l’autre, la main sur son ventre, elle avançait sur ce chemin terreux et caillouteux. Il devait être environ 2 heures du matin. Une première pause s ’imposa au bout d’une heure de marche. Elle but quelques gorgées d’eau, avala une poignée d'amandes et d’abricots secs et regarda un long moment vers la vallée qu’elle commençait à surplomber. Elle reprit la marche, son ventre tirait vers le bas, il devenait lourd à la limite de l’explosion. Elle savait qu’il ne lui restait plus beaucoup à cheminer avant d’arriver à l’endroit qu’elle connaissait. Elle se concentra sur sa respiration et sur chacun de ses pas qui rythmait harmonieusement le mouvement de son corps fatigué. La marche devenait méditative, elle ne sentait plus la lourdeur de son être et se sentait de plus en plus en sécurité. Son coeur l’avait menée jusqu'ici et elle savait que ceci était juste. Enfin, elle aperçut l’endroit où elle allait pouvoir se reposer, et attendre. Il y avait un petit mur de pierre abandonné, restes d’une ancienne maison de berger. Elle déposa son ballot, l’ouvrit et déplia la couverture. Elle se retourna face à la vallée qu’elle dominait largement à présent. Le ciel brillait, la montagne l’enveloppait.
Elle eut envie d’enlever ses chaussures et d’enfoncer ses pieds dans la terre. L’humidité du sol lui procurait une sensation de fraîcheur délectable, les pores de sa peau se dilataient pour laisser entrer en elle l’esprit de la montagne. Elle se sentait chez elle. Son ventre se durcissait et elle commençait à ressentir des douleurs dans le bas du dos, son bébé voulait naître. Elle se dénuda et s’allongea tout en regardant la profondeur du ciel qui semblait vouloir l’aspirer. La beauté des astres la berçait et elle se mit à chanter pour accompagner ses contractions qui se faisaient de plus en plus rapprochées :

”La terre est ma chair,
Les fleuves mon sang,
Le vent est mon souffle,
Et le feu mon esprit “

Sa voix variait avec l’intensité de la douleur, son corps cherchait à l'unisson les positions les plus confortables pour elle et pour l’enfant. C’était mélodieux, c’était harmonieux, c’était respectueux, c’était presque divin.
Dans la douceur de ce moment sacré l’enfant prit sa première respiration douloureuse, et sans qu’elle ne puisse l’expliquer il était là, hors de son ventre, comme si quelqu’un l’avait accompagné sur sa dernière traversée qui le menait dans ce nouveau monde. Elle posa son enfant contre son ventre, lui donna le sein, le cordon battait encore. Autour d’elle se formait une sphère transparente dorée, bientôt ils seraient protégés. En bas, ça grondait, le ciel tremblait, un large faisceau lumineux apparut depuis la lune et se dirigea en un éclair vers la vallée. Une boule de feu prit naissance, un coeur rouge sang qui offrait un spectacle brûlant aux couleurs chaudes et  explosives allait tout effacer, ou presque.
Elis n’entendait rien, protégée du son par la sphère transparente. Elle n’avait que ses yeux pour voir la magnificence du pouvoir de Dieu, la puissance de la nature, la beauté de notre Terre Mère en train de se sauver d’un grand malheur. Elle ne disait rien, elle était exténuée, elle et son bébé ne faisaient qu’un. Elle savait qu’elle était accompagnée par des esprits bienveillants qui l’avaient guidée jusqu’ici. Elle pensait à ceux d’en bas, à ceux qui venaient de mourir, à ceux qui allaient mourir, et elle comprit. Elle comprit que la sphère ne l’avait pas protégée seulement elle mais tous ceux qui depuis longtemps avaient entamé un dialogue avec les êtres de la nature. Elle regarda son fils et elle lui dit de sa voix douce et tranquille :
- Voilà mon fils, bienvenu dans ce monde nouveau, dans cette nouvelle ère, la Terre nous a appelés et nous a sauvés. Sache mon garçon que sur cette planète nous sommes tous des frères et soeurs.

Nouvelle écrite par Audrey Cianni